Olivier Sourisse, son journal

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La courbe de l’importance

La rue foisonne de silhouettes. Certaines incarnées par une âme heureuse, d’autres par un désespoir latent. À l’image d’une armée, ils vous traversent. Leurs coups sont en proportion de leur mal-être ou de leur bien-être. Durs ou doux.

Bien entendu, il va de soi que pour les « éteints », et parce qu’ils vous croient responsables de leurs malheurs, ils n’auront aucune déférence à votre égard. Vous n’existez pas. Point barre. C’est même à vous désespérer de votre propre espèce. Bref, vous vous dites que tout ceci n’a pas une grande importance, qu’il vaut mieux poursuivre son chemin, coûte que coûte, quitte à ce que l’on vous force à frôler le mur troué de toute part, raturé, griffé, à l’image de leur chair meurtrie.

Prenons le cas de William. La trentaine.

8h43 du matin.

Il vient de finir son café, les fesses creusées par le rebord de l’évier. Aura-t-il le temps de se laver les dents ? « Non. Évidemment que non ! », se dit-il en scrutant son visage blafard dans le miroir de l’entrée. C’est qu’il est déjà très en retard – tous ces mails qu’il n’a pas encore fini de consulter. Mon Dieu, quelle catastrophe ! « Oh, et puis tant pis », soupire-t-il. Après tout, il suffit de fermer la porte à clefs, son portable à la main, puis de descendre les escaliers – merde, encore cet ascenseur en panne !- pour enfin les découvrir.

En dévalant les marches, William ne regarde personne. De toute façon, tous ces gens qu’il croise ne sont que des voisins. En somme, du vivant sans importance.

Cinq minutes après, la rue l’accueille. C’est long cinq minutes, n’est-ce pas ? Eh bien, pour William, non. Ce n’est jamais long quand il consulte la courbe de son importance.

À voir le chiffre de trente-deux messages encore à lire, William se dit que sur cette courbe, il est bien placé. C’est que son amie Fanny n’en a pas autant. « Ah, si seulement, cette petite conne n’avait pas divorcé de son cher José ! Au moins, elle n’aurait pas perdu tous ses amis, pas vrai ? ». Et que dire de son frère Adrien qui vit comme un rat. D’ailleurs, la courbe de son cher frère a-t-elle atteint, ne serait-ce qu’une seule fois, le degré du positivisme. De toute façon, William s’en fout. Mise à part qu’ils ont les mêmes parents, ils n’ont rien en commun. L’un veut briller en société, l’autre veut rester dans l’ombre.

Alors qu’il marche en direction de la station de métro, William fait grise mine. Ses sourires du grand bonheur se font plus rares. Tout compte fait, dans sa boite, il n’y a pas grand-chose d’intéressant. Beaucoup de pub, de spams, de conseils donnés par des amis, et surtout des invitations à des événements. Beaucoup, beaucoup d’invitations. Et ça, ça le fait chier. Bien plus que la pub. En réalité, le problème est que William, lui aussi, en a envoyé, l’autre jour, des centaines. Et que sur ce nombre qui le rendait si fier, il n’a eu que 2 oui, et 3 peut-être. Humm, léger pour pouvoir faire remonter sa courbe, n’est-ce pas ?

Du coup, vexé de constater que sa courbe se raidit, devient droite, William s’enfonce dans l’entonnoir du métro. L’œil triste, il devient blanc, fais des petits pas rapides. En clair, William est ce type qui vient de vous heurter avec ses épaules cassées. Pourtant, s’il vous avait regardé, peut-être aurait-il pu vous trouver du charme, une excuse pour arriver en retard à son travail. Et se foutre ainsi de cette courbe de merde !

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